Avec qui ?

Isabelle Devésa Lafaye : Praticienne du « Jeu de peindre » depuis 20 ans.

Mon rôle : accompagner la création, sans intervenir dans le contenu.

Je suis au service de la création et des personnes. Je n’enseigne pas le dessin ou la peinture. Je veille à tous les détails pour que l’espace de liberté soit entier. J’invite chaque personne à punaiser une feuille sur le mur, choisir  ses couleurs sur la table-palette, prendre un pinceau et laisser sa trace ; elle peut ainsi explorer l’expression sur un espace où tout est possible : Arno Stern nomme cela « la formulation ».

Je suis garante des créations, ce qui est produit dans l’atelier y reste. Ainsi on évite de peindre pour quelqu’un  ou pour délivrer un message, et l’on ne reçoit pas de commentaires sur sa création dans un deuxième temps hors de l’atelier.

« Servir, c’est respecter la réalité de l’autre, tandis qu’enseigner, c’est l’entraver » A. Stern

Mon parcours :

Avec mon diplôme d’état d’infirmière, j’ai accepté un remplacement d’un mois à l’hôpital psychiatrique G. Marchant et … j’y ai travaillé 22 ans, dont 12 ans en milieu carcéral, tout en continuant des formations annuelles en parallèle.

Mes années d’expériences, m’ont amenée à faire des hypothèses et suivre plusieurs pistes. Le fil conducteur de mon travail a toujours été l’art-thérapie, ou plus largement le soin et l’épanouissement de la personne par la création artistique.

 Dans le rôle propre de l’infirmière, il est possible d’animer des ateliers dit thérapeutiques. Dans ce but, très vite, j’ai le désir de me former. Au fil du temps, j’ai suivi différentes formations, dont un D.U. : diplôme universitaire d’art-thérapie à l’université Paul Sabatier de Toulouse. D’autres formations ont été importantes pour moi comme celle de « l’art-cru » à Bordeaux et du « jeu de peindre » à Paris avec Arno Stern. J’ai aussi démarré en parallèle une formation et une activité de céramiste que je poursuis toujours.

 Très tôt j’ai rencontré la méthode d’Arno Stern, mais en entendant certains participants me demander de l’aide pour par exemple  « dessiner un mouton »  j’ai formulé l’hypothèse qu’en travaillant avec un artiste qui soutiendrait le côté technique de la création, on pourrait aider les personnes à améliorer leur image, ou à modifier « leurs étiquettes » négatives (malade, détenu, criminel…) vis-à-vis de l’entourage ou de la société. C’est ainsi que j’ai cherché et obtenu un financement pour travailler en partenariat avec le Musée des Abattoirs dans le cadre des projets culture à l’hôpital. Ce projet s’est poursuivi sur plusieurs années, jusqu’à son terme qui était d’exposer les œuvres créées, au Musée d’Art Moderne, avec une autorisation de sortie pour les détenus. Au moment du bilan final j’ai invalididé mon hypothése de départ. En effet, les personnes étaient projetées vers un monde artistique qui restait bien trop éloigné de leur réalité. On pourrait aller jusqu’à dire que cela provoquait même de la frustration supplémentaire.

J’ai également constaté l’immense différence des créations produites ; entre celles encadrés et codifiés par l’artiste et le musée, et celles créées en toutes liberté et sans limites par le « jeu de peindre » que l’on n’expose pas au regard extérieur, le décalage est très important. Mais c’est surtout l’enthousiasme et l’investissement qui change énormément. Le plaisir, le jeu sont essentiel pour entrer sur un chemin de transformation positive des personnes.

La prise en charge d’une personne dans les ateliers d’art-thérapie peut être accompagnée par l’interprétation de ses créations. Il est arrivé que lorsque des hypothèses étaient posées, par l’équipe pluridisciplinaires référentes, nous en livrions le contenu à la personne concernée : je l’ai toujours fait avec une grande prudence, mais je n’ai jamais vu d’effet positif. Au mieux, ils étaient nuls mais souvent cela a créé une rupture du soin, et un repli de la personne sur elle-même. Le but thérapeutique n’est alors vraiment pas atteint. Depuis même si les créations peuvent être « parlantes » je suis convaincue qu’il est totalement contre-productif de le dire à la personne tant qu’elle n’en a pas elle-même pris conscience.

J’ai animé des ateliers avec des publics mélangés et parfois très âgés. La pathologie (psychiatrique, cancéreuse, Alzheimer…) ou l’âge ne sont jamais un obstacle à la « création libre » qui donne du plaisir. Elle permet de faire un travail personnel profond comme celui du deuil ou d’un retour vers plus de confiance en soi et elle restaure des capacités enfouies.

Plus les années passent et plus je suis émerveillée par le travail d »‘éclosion » qui s’opère en chacun des participants réguliers.

Aujourd’hui, après avoir fait un bilan de mes différentes expériences, je suis convaincue du grand potentiel que permet la méthode d’Arno Stern. Son fil conducteur est un infini respect des personnes ainsi que de leurs créations. Les peintures ne quitteront jamais l’atelier ; elles sont ainsi toujours « protégées des bavardages et des jugements » de l’entourage. La personne n’emmène que le plaisir de son expression, de « sa formulation » et rapidement un travail intérieur se fait, cela se voit sur le visage et dans les prises de décisions des personnes !

C’est un formidable outil de développement personnel !